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COUP DE CŒUR

Renversant de beauté. Tellement déstabilisant que l’on en tombe follement amoureux. Le climat catalan invite ici à l’abandon de soi

Le jardin sur la mer

Mercè Rodoreda

Traduit du catalan par Edmond Raillard.
Un choc littéraire. Le Jardin sur la mer est un roman magnifique, ciselé, à la tonalité de thriller. Mais l’essentiel est ailleurs. Toujours ailleurs. Dans ce récit, ce sont les fleurs qui occupent le devant de la scène et qui déploient les situations successives à travers des phrases pétales. Personnage principal, le jardinier voit tout, sait tout. De ses fleurs, innombrables, connues ou inconnues, émane un parfum enivrant, celui de l’attente, du désir : d’une saison nouvelle, du surgissement d’un personnage, du déroulement d’une idylle. Le réel. L’histoire se déploie à l’image de ces fleurs. Elle ne se déroule pas : c’est là que l’incision de multiples séquences dans la séquence, sublime construction, prend toute sa dimension littéraire. Dans une abondance de détails, le suc du récit s’extrait d’emblée de lui-même pour nous ramener sans cesse à l’essentiel. Déjà, nous sommes pris·es, consentant·es, ébloui·es. “Je suis allée à la cuisine. Les fenêtres étaient fermées et un bout de soleil, déjà à moitié mort et mis en morceaux par les brins d’herbe, jouait sur les carreaux couleur safran”. Trompettes des anges, roses, glaïeuls, pulmonaires, iris… Sous la plume de l’immense écrivaine catalane Mercè Rodoreda, le tableau se révèle floral, harmonieux et presque doux, alors que le style, que l’on reçoit comme une peinture cubiste, dément à coups de ruptures successives une éventuelle mièvrerie. Étrange voisinage. Des demi-teintes de ces parterres de fleurs soigneusement cultivées, l’intrigue ressort avec d’autant plus de puissance tragique. On n’échappe pas au rythme lent, mais implacable, de l’oisiveté et de la fortune mêlées de passion, de l’apparente insouciance des acteurs d’un drame sous-jacent. On ne lâche plus le livre, animé·e par une addiction totale à cette littérature d’une beauté saisissante que l’on devine traduite avec une élégance exigeante. Dépendant·e corps et âme de l’issue du roman jusqu’à sa dernière ligne, on ressort lié.e à jamais à ce Jardin sur la mer que l’on ne finit pas d’arpenter, afin de ressentir encore cette inspiration définitivement physique, bien après avoir intégré la géographie de son intrigue.
Éditions Zulma. 256 pages. 21,50 €